LE MORT- VIVANT
(Tirée d’un vécu algérien)
L’homme puisa une forte dose de patience dans son fin fond pour ne pas exploser ! Ses nerfs tendus à l’extrême par les agissements criminels à ses yeux, de l’agent de Mairie, frémissaient à tout rompre, et sans ce grain de sagesse, inné en lui, freinant leur élan destructeur, le pire aurait été consommé !
Il ne comprenait pas le sans-gène de l’agent de l’état civil de sa mairie, ses regards fixes et mobiles qui valsaient entre l’étonnement et l’ahurissement, ce grand registre qui lui pendait à la main et qui passait d’agent à agent, ni ces cols-blancs des bureaux avoisinants, ameutés par on ne sait qui, s’exclamant, s’interrogeant ! De temps en temps, au milieu d’un chuintement vocal, des mots fusaient, lancés comme des pulsions, augmentaient encore son désarroi ! Des…Pas possible…Des quoi ? …N’exagère pas, n’en finissaient pas de vriller ses oreilles ! Le doute s’installait en lui ! Lui, le Moudjahid sans peur, ayant bravé les pires moments de la guerre contre le Caïd, le M’kadem et le garde- champêtre, le voilà tout fébrile à l’idée qu’il pourrait avoir maille à partir avec les autorités, aussi minime, fussent- ils !
Il avait toujours et depuis sa tendre jeunesse, vécu sagement, rehaussant l’idée de la Dawla au-dessus de tout, faisant en sorte de ne jamais dépasser la ligne rouge communément appelée loi ! Le peu de culture qu’il avait, les tonnes de valeurs et une immensité de préjugés l’empêchaient de transgresser, ne serait ce que par la pensée ce que les décideurs avaient daigné faire à sa place ! Aussi, c’est avec une assiduité continue qu’il cultivait cette grande ferveur pour les puissants du moment !
Il avait été, cependant, sous l’impulsion des forces vives de la nation – cette levure des peuples endormis- bien malmené dans ses convictions quand on lui avait susurré à l’oreille que les valeurs en lesquelles il croyait ne valaient rien et qu’il fallait en épouser d’autres, bien modernes, celles là et plus pratiques ! On lui avait appris, non sans réticences de sa part, que le Caïd qu’il craignait, le M’kadem qu’il respectait malgré lui, n’étaient en vérité que les représentants d’un état colonial qui l’empêchait, lui et son peuple de progresser ! Et qu’il fallait lutter pour s’en débarrasser et créer un monde meilleur ! Mais lorsqu’on lui expliqua, le plus sérieusement du monde que cette lutte était armée, il ouvrit de grands yeux ! :
-Combattre la France, les armes à la main, et avec quelles armes, Bon Dieu ! Demander à Messieurs Hernandez, Lopez et Fernandez de quitter l’Algérie, mais pourquoi ? Et où iront ils, les pauvres !
Ainsi, débuta sa métamorphose politique, lentement mais sûrement ! Une fois sa reconversion d’idées terminées, il prit le maquis !
-Abdelkader Lasnami ! Lança l’agent de l’état civil.
-Oui, répond notre homme, en sursaut !
-Tu es bien Abdelkader Lasnami, fils de Kaddour Lasnami et de Mabrouka, né le 12 mars 1937à GHRIS !
L’homme répondit par l’affirmatif.
-Donne moi une pièce d’identité !
Il présenta une vieille carte et retourna à sa place.
Le regard ahuri de l’agent n’avait pas changé ; il le fixait toujours comme s’il avait vu un spectre.
Il tenta de se calmer ! Se rebeller ne servait à rien en ces circonstances, d’autant plus qu’il ignorait tout des raisons de ce soudain intérêt de l’administration à son égard ! Quelqu’un comme lui, se dit il, ne pouvait être d’une quelconque valeur aux yeux des dirigeants ! Serait ce une bévue qu’il aurait commise, pensa-t-il ? Il se mit à puiser dans sa mémoire ses faits et gestes des jours précédents !
-Abdelkader Lasnami, ton père est bien Kaddour, et ta mère Mabrouka, tu es né le 12 mars 1937 à Ghris ?
-Oui, dit le précité, ma carte en fait foi !
-Retourne à ta place et patiente un peu !
Il retourna à sa place, seul dans sa détresse ! Le même sentiment de rancune, pétri de peur, s’empara de lui quelques années plutôt ! Il se souvient toujours…la guerre de libération…. Les accrochages avec l’ennemi…. Une balle dans la tète …. enfoui tout entier dans un amas de terre et de branchage. La balle, si elle n’était pas mortelle, le plongea dans un état végétatif des plus profonds ! L’ennemi le croyant mort l’avait abandonné, ses compagnons, l’ayant perdu et ne pouvant entreprendre les recherches, l’abandonnèrent aussi, le croyant décédé ! Ce n’est qu’au quatrième jour que le froid de la fin d’hiver le rendit à la vie ! Par des efforts surhumains, il se découvrit et par miracle, des bergers le trouvèrent !
Il coupa net le cheminement de ses pensées !
-C’est du passé tout ça, se dit il, à quoi bon ouvrir la plaie qui s’est cicatrisée !
-Abdelkader Lasnami, claironna l’agent pour l’unième fois !
Cette fois, il était flanqué d’une douzaine de personnages, aussi lugubres que doctes : ils avaient tous cette mélancolie propre à certains (administratifs) qui vous font clairement montrer que votre seule présence à leurs alentours les indisposent royalement !
- Ya Hadj , dit le plus âgé parmi eux et qui devait être leur chef……dans notre registre que voici,Abdelkader Lasnami , fils de Kaddour Lasnami et de Mabrouka, né le douze mars 1937 à Ghris ,est décédé le 04 mai 1960, il y a de cela 15 ans
Ayoun Mohieddine- Recueil de nouvelles
Al Bidri
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires